10.04.2008

XII - Loïs, les dessous d'une carte... Kiss me !

9c24ac9bad67fe34efe6c9f2a79b50fb.jpgNous sommes toujours à Huntington beach, à quelques pas de la jetée.

Le Vincent’s pub est encore ouvert.

La nuit est tombée.


Un couple s’embrasse, ignorant la serveuse qui essuie, sans conviction, d’un air las, son comptoir.


Loïs leva les yeux, rencontra son regard inquiet.
Partir ? Demain ?
Elle se sentait étourdie, sans repères. Elle eut comme un vertige
Le Montana lui paraissait si loin, tellement loin. Elle revit la neige sale, se souvint du froid. Un frisson la parcourut.
Elle se blottit davantage contre lui, murmura :
- Embrasse moi !

Maxine gara sa Buick près de la jetée.
Les néons du Vincent’s pub dessinaient un halo blafard sur le trottoir. Elle distingua la silhouette d’un couple enlacé. Elle eut un vague sourire, se sentit bêtement indiscrète, détourna son regard vers l’océan.
Maxine prit une cigarette. Elle aimait sentir la fine douceur du liège de la Player’s sur ses lèvres. Ce petit plaisir l’étonnait toujours. Elle attendit quelques instants avant d’allumer son briquet. La sensation s’estompa, disparut. Elle tira une profonde bouffée. Le parfum sucré du tabac de Virginie l’enveloppa dans un nuage bleuté.
Elle fit quelques pas sur la jetée. L’air restait doux malgré l’humidité.
Maxine n’avait pas attendu l’appel de Loïs pour venir la chercher. L’après-midi avait été interminable et la solitude lui paraissait ce soir insupportable.
La silhouette du couple n’avait pas bougé. Ce baiser n’en finissait pas.
Elle écrasa sa cigarette et s’avança lentement.
Loïs l’aperçut la première, réprima une moue de contrariété en s’écartant de Don.
Don salua Maxine, elle lui tendit la main.
- J’aurais reconnu votre voix entre mille.
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.
- Vous n’allez pas passer votre soirée dans ce bar sinistre. Je vous emmène tous les deux chez moi.
Ils prirent la direction de Newport Beach par la route côtière. Le trajet fut silencieux. Loïs se sentait frustrée. Maxine avait rompu la magie d’une intimité naissante.
Loïs pressa sa cuisse contre celle de Don. Ce dernier n’osait bouger ne sachant que faire de son bras gauche. Son moignon était douloureux.
Begonia avenue, un jardin illuminé, une allée de gravier, une grande maison à varangue, éclairée a giorno, une mexicaine imposante, en tablier blanc, qui les accueille sur le pas de la porte.
- Maria nous a concocté quelque chose, entrez vite.

Contre toute attente, ce fut un dîner léger, agréable, charmant.
Don était souriant, détendu, plaisantait, faisait rire Maxine.
Loïs ne le quittait pas des yeux.

Vers vingt-deux heures Maxine manifesta sa fatigue.
- Il est bien tard. Maria a préparé une chambre pour Don. Je suis un peu lasse, je vais me reposer.
Loïs la regardait sidérée.
- Vous avez certainement des choses à vous dire. Je vous laisse seul.
Don se pencha vers Loïs, lui murmura quelque chose à l’oreille.
Elle rosit.
- Oh Don, this is silly
- I know, but I'm sentimental.

To be continued…

Copyright & copy - Bernard B. © 2008

08.04.2008

Huntington beach...

16 janvier 1949

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25.02.2007

Loïs, les dessous d'une carte. XIème épisode

medium_Pier_sunset.jpgHuntington beach
Toujours face à la jetée
15 janvier 1949
Il va faire nuit




- C’est vous Loïs ?
Elle leva la tête. La serveuse s’était approchée de leur table.
- On vous demande au téléphone.
Don soupira, il n’y arriverait jamais ! Il la regarda s’éloigner. Que cette robe est moche et pourtant, quelle silhouette !
Loïs prît le combiné et reconnût la voix rauque de Maxine.
- Tout va bien ? Pas de problèmes ?
Loïs rît.
- Mais oui Maxine, rassure-toi. Je ne cours aucun danger, mais je crois que Don a encore des choses à me dire.
- Bon, tu m’appelles pour que je vienne te chercher. A tout à l’heure.
Elle demanda un pot de café et revint s’asseoir.
- Je t’écoute. Je ne bouge plus.
Don prit une longue inspiration, se lança. Il déroula toute son histoire, son stage de radionavigant sur bombardier, son affectation au 17th Bomb Group en Algérie, le départ pour l’Afrique du Nord, le débarquement en Provence, les raids de bombardement, la flak [*], les obus de 37mm qui explosent vous mettent les nerfs à vif. Et cette peur au ventre, permanente, épuisante qui ne disparut qu’à la fin de la guerre. Il raconta sa vie paisible à Marignane, les vols d’entraînements, de vraies vacances, l’accident, son réveil à l’hôpital, la découverte terrible de sa mutilation, les dernières complications, la prothèse qu’il fallait refaire…
- Voilà tu sais tout.
Don ne tripotait plus sa montre. Il guettait la réaction de Loïs qui l’avait écouté jusque là sans broncher.
Elle faillit lui dire c’est tout ? Se mordit la langue in extremis, lui sourit, posa sa main sur la sienne.
- C’est dramatique ton histoire. J’avais quand même remarqué que tu ne bougeais pas ton bras gauche. Je me demandais s’il s’agissait d’une paralysie de tout le membre supérieur. Cela aurait été une catastrophe.
Don n’en croyait pas ses oreilles. Elle parlait de tout cela tranquillement. C’est tout juste si elle ne minimisait pas son handicap.
- Est-ce que la prothèse te permettra de saisir des objets, de tourner une poignée… ?
- Mais oui. Avec la première, qui était pourtant mal adaptée, j’arrivais à me débrouiller.
- Avant l’accident, pour la télégraphie, tu manipulais avec quelle main ?
- La droite.
- C’est parfait. Lors de notre prochain contact radio, nous ferons un peu de morse.
Don se sentait léger. Cela faisait des semaines qu’il vivait très mal à l’idée de lui révéler son amputation. Il avait redouté un mouvement de recul, une réaction de rejet et voila qu’elle se préoccupait de savoir s’il pouvait faire de la télégraphie.
- Parce que toi, tu trafiques en télégraphie ?
Loïs réagit immédiatement.
- Pourquoi, tu crois que c’est un sport réservé aux hommes peut-être ? Non seulement je pratique mais j’ai été admise au A-1 Op. Club [**] il y a près de cinq ans.
- Au A-1Op. Club ?
- Oui et j’ai vérifié, tu n’en fait pas partie !
- Comment en es-tu arrivée là ?
- Par la pratique. Pendant des mois j’ai travaillé avec Loretta [3], tu en as entendu parlé quand même. Je te signale que je lis au son à 30 mots minute, sans faute.
Don était ahuri, rassuré mais ahuri.
- Bravo, je suis impressionné, réellement.
Il y eut un silence.
- Me pardonnes-tu mon silence ?
- Il n’y a rien à pardonner. Je comprends ta souffrance et ton attitude.
Elle fit une pause.
- Il faut que j’appelle Maxine. Tu as vu l’heure ?
Depuis un bon moment, ils étaient les seuls clients. La serveuse les regardait.
Il faisait nuit. La lune apparut derrière la jetée.
Loïs remit son trench. Don l’attira contre lui, trouva ses lèvres. Elle répondit à son baiser avec une violence qui le surprit.
La serveuse hocha la tête. Ils avaient mis le temps.
Don regarda Loïs :
- Tu pars demain ?

To be continued…

[1] Flak : Défense anti-aérienne allemande.
[2] A-1 Operator Club : Club américain prestigieux qui regroupe les meilleurs opérateurs télégraphie radioamateurs
[3] Loretta Ensor assura depuis sa station au Kansas, de 1929 à 1945, la formation au trafic radio en télégraphie de plusieurs centaines de radio-amateurs en particulier de très nombreuses YL.

Copyright & copy - Bernard B. © 2007

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Marshall, Ina et Loretta :
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31.01.2007

Loïs, les dessous d'une carte. Xème épisode

Rencontre à Huntington

medium_mckinney.jpgHuntington beach
Face à la jetée
15 janvier 1949








Loïs lui sourit. Elle ne l’imaginait pas comme ça. Un bref instant elle se demanda si elle l’avait vraiment déjà imaginé. Elle n'en était pas sure.
Il y eut un moment de flottement. Elle ignora la main tendue, se haussa sur la pointe des pieds, l’embrassa. Une fragrance poivrée effleura ses narines.
Ils s’assirent près de la baie vitrée face à la jetée qui enjambait la plage et s’avançait sur la mer.
Silence. Elle le rompit avant que la gêne ne s’installe..
- Sais-tu ce qui m’a le plus étonnée en arrivant ici ?
Don haussa les sourcils.
- L’atmosphère. L’air est délicat, parfumé, tout est lumineux, quant au climat, quelle douceur ! En quittant Walkerville, il faisait gris, -16° et le vent du Nord rabattait les fumées nauséabondes de la mine sur le village. Ici, tout est beauté et harmonie. J’ai même vu une jeune femme, en short, marcher sur la plage. Tiens regarde, la voilà ! Quelle allure, elle est magnifique. Tu te rends compte, en short au mois de janvier ! Dans le Montana je mets une pelisse en fourrure, des moufles et un bonnet de laine pour sortir. Tu es d’ici ?
Don la regardait. Il était un peu perdu. Il correspondait avec elle depuis des mois. Elle l’avait fait rêver. Elle était là, en face de lui, il ne la connaissait pas. C’était une inconnue. Charmante certes, mais une inconnue.
Il se sentait lourd, maladroit, ne savait que dire. Il redoutait le moment où il allait falloir lui révéler l’amputation de sa main. Avant leur rendez-vous, il avait eu un peu de mal à placer le moignon dans la poche gauche de son blouson. Le pansement était trop important. Si encore sa prothèse avait été prête.
Apparemment Loïs n’avait encore rien remarqué.
- Don, tu ne m’écoutes pas. Je te demandais si tu étais d’ici.
Il reprît ses esprits.
Oui, il était de Costa Mesa, à quelques kilomètres de là et vivait dans la maison qui l’avait vu naître.
Il était lancé, parla de son enfance, de son père qu’il avait peu connu et qui avait disparu un jour sans crier gare. Il raconta sa vie de fils unique auprès de sa mère, l’amour, le courage de celle-ci.
Elle l’interrompit subitement.
- Tu n’as pas faim ? Je mangerais bien quelque chose.
D’un signe, elle appela la serveuse.
- Qu’avez-vous de bon ?
- Des ailes de poulet grillées et des nachos.
- Des nachos ?
- Des chips de maïs avec une sauce au piment.
- Parfait, ailes de poulet, nachos et une Corona. Et toi Don ?
- La même chose.
- Tu m’avais dit que tu finissais des études d’ingénieur ?
Il avait pratiquement terminé. Il avait même une proposition très sérieuse pour entrer à la Hughes Aircraft Company dès le mois de septembre. Non, il n’avait pas d’inquiétude pour l’avenir.

Don prenait de l’assurance, racontait, devenait disert.
Loïs ferma les yeux. Ce fut instantané et magique. Immédiatement elle reconnut les sensations qu’elle éprouvait lors de leurs contacts radio, avec une netteté inouïe. Elle retrouvait toutes les nuances de sa voix, les intonations qui la troublaient.
Elle ne pouvait quand même pas se transformer en aveugle quand elle était avec lui. Il lui fallait synchroniser l’image et le son. Elle eut envie de rire.
Quelqu’un mit en marche le juke-box. Le Wurlitzer grésilla. La trompette de John Nesbitt occupa soudain tout l’espace. Will You, Won’t You Be My Babe? Elle connaissait le disque des McKCP*, par cœur.
Elle rouvrit les yeux très, très lentement, le charme ne se rompit pas.

Don parlait toujours.
Elle commanda une tarte aux pommes et du café.
Elle l’écoutait maintenant d’une oreille distraite et s’interrogeait.
Physiquement, il lui plaisait. C’est vrai qu’il était séduisant. S’il me fait des propositions, pensa-t-elle, c’est oui tout de suite. Enfin, après quelques réticences de bon aloi quand même. Mais quel homme était-il réellement ? Vivre avec sa mère - ça doit être la mégère qui m’a répondu au téléphone - est-ce bien raisonnable à son âge ? Un fils unique en plus !
Le juke-box s’était arrêté.
Le soleil effleurait maintenant l’horizon. La silhouette sombre, de la jetée se découpait, de guingois, sur un ciel rougeoyant aux fulgurances jaunes et orangées.
Elle réalisa que Don la regardait sans mot dire…
Il avait pâli et tripotait nerveusement sa montre[**].
- Je ne t’ai pas tout dit, je dois te révéler quelque chose.



To be continued…


[*] McKinney's Cotton Pickers
[**]...tripotait nerveusement sa montre : Don a conservé sa montre de navigateur, type US Army A.C. Master Navigation Watch / c1937, miraculeusement intacte après l'accident. Il l'utilise as a pocket watch... of course!
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Photo collection Jeff Hatton


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Photo Victor G. Archer

14.01.2007

Loïs, les dessous d'une carte. IX

medium_Oranger.jpgNon loin de Pedley
Riverside County
Californie
Vendredi 14 janvier 1949
4:00 pm





Son sweat lui collait à la peau. Les gouttes d'eau s’insinuaient dans l’encolure de son trench-coat et glissaient froides et indiscrètes jusqu’au bas de ses reins.
Indifférente à la pluie, aux orangers qui bordaient le chemin détrempé, Loïs allait droit devant elle.
Déçue, amère, elle regrettait de s’être précipitée ainsi.
La conversation au téléphone avec Don n’avait été qu’une série de quiproquos.
Don lui parlait d’une lettre qu’il lui avait envoyée. Il avait préféré lui écrire pour lui révéler la vérité. C’était si difficile à dire de vive voix. Il la remerciait de l’appeler ainsi…
Elle ne comprenait rien à cette histoire de lettre, si ce n’est qu’il lui cachait quelque chose depuis le début. Cette idée la révulsait.
- Je n’ai jamais reçu ta lettre Don.
- Je ne comprends pas, je l’ai envoyée lundi.
Elle le sentait tendu.
- Elle a du arriver après mon départ.
- Ton départ ? Où es-tu ?
- En Californie, à 30 miles de chez toi.
Il y eut un long silence.
- Don ?
- Euh, tu veux…, tu veux que l’on se voie ?
La voix était hésitante.
Loïs était atterrée. Toutes ces attentes, ces émotions, ces inquiétudes, ce voyage, pour entendre ça ! Elle se traita d’idiote, elle s’était faite tout un roman pour pas grand-chose, pour un maladroit qui n’avait même pas envie de la rencontrer.
- Don, je suis venu en Californie pour te voir, t’entendre et je rentre à Walkerville dimanche. Voyons nous demain.
Nouveau silence.
- Demain, bon, si tu veux, euh.. à Huntington Beach, au Vincent’s pub à midi.
- Je trouverai. A demain Don.
Elle avait raccroché.
Furieuse, désemparée, elle avait saisi son trench, était sorti sans un mot.
Judith n’avait posé aucune question.

Il y eut un lourd bruissement d’ailes, Loïs sursauta. Un couple de colins s’envola à sa droite.
Elle s’arrêta. Les ombres s’allongeaient, dans moins d’une demi-heure il ferait nuit.
Elle fit demi-tour et hâta le pas. Elle avait froid aux pieds.

Judith était désolée de ne pouvoir l’accompagner à Huntington. Elle avait contacté le réseau des YL’s de la région. Maxine s’était proposée.
Maxine vint la chercher à 10 heures. Veuve d’un homme d’affaires new-yorkais, elle s’était retirée à Santa Monica. Elle avait fondé un club strictement féminin, très fermé, le SCYLL (Southern California Young Lady League), auquel elle consacrait tout son temps et sa fortune, sans compter.
Le Roadster Buick 42, sentait le cuir et le tabac blond.
Maxine écrasa une Player’s à bout de liège dans le cendrier avant de démarrer.

medium_Buick42roadster_I.jpgHuntington
Orange County
Samedi 15 janvier 1949
11 :30 am



Elles arrivèrent un peu avant midi à Huntington. Maxine stoppa la voiture devant la plage
Le soleil dissipait les derniers bancs de brume. Le Pacifique déferlait doucement en vagues courtes bordées d’écume. Un couple marchait sur le sable mouillé en se tenant par la main. La jeune femme riait, son short blanc découvrait des jambes bronzées.
Loïs se sentit fatiguée, moche, pâle, mal fagotée.
A midi elle entra au Vincent’s Pub. Un homme se leva déplia sa longue silhouette et s’avança vers elle.
- Loïs ?

medium_Players_I.jpg

… to be continued

16.12.2006

Loïs, les dessous d'une carte - VIII

medium_corona_beer_sunset.jpgNon loin de Pedley
Riverside County
Californie
Vendredi 14 janvier 1949







Loïs ouvrit un œil, lentement, avec précaution, le referma aussitôt. Tempes battantes, paupières de plomb, estomac de feu, le chili du dîner avait laissé des traces. Elle avait peut-être aussi un peu forcé sur la Corona. Allan connaissait Don, elle avait voulu en savoir plus. Le repas s’était prolongé, les bières avaient succédé aux bières.
Elle se leva et se dirigea à tâtons vers la douche. Le plancher lui parut instable. L’eau était à peine tiède. Elle essaya de faire le point.
En fait, elle n’avait rien appris ou si peu. Allan et Don s’était rencontrés à plusieurs reprises et avaient eu des contacts réguliers. Mais c’était avant la guerre et depuis 1941, plus rien.
Elle savait maintenant qu’il était grand, plus de six pieds, qu’il avait une réputation de séducteur et qu’il se prenait un peu trop pour un intello. Enfin selon Allan. Allan, comment Judith pouvait-elle supporter un tel lourdaud ? Il n’avait débité que des banalités toute la soirée et avait fait un portrait en demi-teinte de Don. Il avait réussi, non pas à l’inquiéter, mais à la troubler. Depuis hier soir, l’image qu’elle s’était faite de Don au cours de leurs contacts radio ou au travers des lettres était brouillée.
Elle s’habilla. Il était dix heures.
Dans la cuisine, Judith l’attendait il y avait du jus d’orange du café, des œufs brouillés, des toasts… Judith rit en l’embrassant. Elle lui tendit un verre d’eau, y jeta un comprimé qui disparut dans un nuage de bulles. Loïs jeta un coup d’œil à la boite… from acid indigestion, headache, hangover… tout à fait ce qu’il lui fallait.
Elle repoussa les œufs, impossible. Le jus d’orange était une pure merveille, le café insipide.
Judith posa un téléphone près de la cafetière et lui tendit une carte avec un numéro de téléphone.
A la troisième sonnerie, on décrocha. Le déclic résonna jusque dans la poitrine de Loïs.
Elle sursauta en entendant une voix féminine.
- Bonjour, je voudrais parler à Donald.
- De la part de qui ?
- Loïs… une amie.
Il y eut une pause, interminable, trois secondes, trois secondes d’éternité.
- Ah, vous êtes Loïs. Don n’est pas là pour l’instant. Il devrait rentrer dans deux ou trois heures. Rappelez cette après-midi. Au revoir.
Elle n’eut pas le temps de répondre.
- Mais c’est qui cette femme ? Quelle voix antipathique ! Elle avait pourtant l’air de me connaître.
Judith la regardait perplexe.
- Je rappellerai vers deux heures.

Au même instant à 963 miles de là, dans le Montana, le facteur de Walkerville arrivait à l’école du village et remettait le courrier à Virginia. Celle-ci remarqua immédiatement la lettre adressée à Loïs. Elle avait été postée le 11 à Costa Mesa.

Il faisait doux. Un petite pluie fine noyait le paysage.
La matinée s'écoula interminable.
A deux heures pm, Loïs appela. Il n’y eut qu’une seule sonnerie.
Elle ferma les yeux.
La voix de Don résonna dans l’écouteur.

… to be continued

03.12.2006

Loïs, les dessous d'une carte - VII

medium_Greeting_1.jpgRiverside County
Californie
Jeudi 13 janvier 1949




Judith entraîna Loïs vers le parking de l’aéroport. La pluie avait cessé. Les nuages s’effilochaient et laissaient entrevoir des bandes irrégulières et mouvantes de ciel bleu. Judith lança le sac de Loïs à l’arrière d’un pick-up qui avait du connaître, il y a longtemps, des jours meilleurs et la fit monter dans la cabine.
- T’inquiète pas, ma Chevy fait un peu délabrée mais elle roule !
Effectivement elle roulait, un peu vite même. Les mains posées bien à plat sur le volant Judith parlait, parlait, sans quitter la route des yeux.
Ses parents s’étaient installés dans le comté de Riverside en 1910 et avaient créé de leurs mains une plantation. Imagine, plus de 3.000 acres d’orangers « Valencia ». A l’automne 39, son père avait été terrassé par un infarctus. Elle avait alors repris l’exploitation et au cours de l’hiver suivant avait épousé Allan.
Allan ? Elle en était folle depuis l’enfance, tu verras, il ressemble à James Stewart, peut-être en plus costaud. Elle l’avait très vite convaincu d’abandonner son job d’assureur. Ce n’est pas un métier quand on vit sous un tel climat et que l’on a trois mille acres de vergers sous les pieds. Ils avaient deux enfants Daisy, sept ans et Bill, cinq ans.
La radio ? Au départ c’était Allan. A la High school il animait le radio-club. Il lui avait appris les principes de base en échangeant leur premier baiser. Elle s’était très vite passionnée et pour la radio et pour les baisers, avait passé sa licence de Novice [1]. Depuis, elle était restait active sur les ondes et avait aidé Mary-Lou a mettre sur pieds l’association féminine de la Californie du sud. Elle avait décroché sa licence Extra class [2], le mois dernier.

Passé Pomona, les habitations s’espacèrent pour faire place à des champs d’orangers alignés au cordeau. Le soleil couchant éclairait au loin des sommets enneigés. Il faisait chaud dans la Chevy, Loïs déboutonna son manteau et changea de position, la banquette était raide, inconfortable, amplifiant chaque cahot. La fatigue l’engourdissait et elle faisait des efforts pour suivre le bavardage de sa voisine. Elle baissa un peu la vitre.

Quand Judith freina pour engager le pick-up dans un chemin de terre, il faisait nuit noire.
Allan les accueillit sur le pas de la porte. En le voyant Loïs pensa aux bûcherons du Montana, aussi grand, aussi large et des mains comme des battoirs. Il était encore plus roux que sa femme. Sûr que James Stewart ne se serait pas reconnu dans une glace.
Les enfants vinrent l’embrasser intimidés et disparurent très vite dans leurs chambres.
Allan avait préparé le dîner.
Loïs raconta sa vie, de la Louisiane à Walkerville. Elle évoqua la neige, le froid, l’isolement, mais aussi son immense bonheur d’être indépendante et de se consacrer à ses élèves.
- Parle nous de Don, comment vas-tu t’y prendre ?
Il y eut un silence. Loïs réalisa soudain quelle était partie sur un coup de tête et sans stratégie arrêtée.
Allan regarda sa femme.
- De qui s’agît-il ?
Judith résuma, pour son mari, la situation en quelques phrases
Allan ouvrit une bouteille de bière. Il souriait.
- Alors, comme ça, tu es tombée amoureuse du beau Donald Stanson ?

to be continued


medium_image3.jpg


[1] Aux U.S.A. les radioamateurs doivent passer un examen pour pouvoir utiliser une station radio. Il existe différents niveaux : la licence Novice correspond au premier degré exigé.
[2] La licence Extra class, correspond au niveau le plus élevé et exige des connaissances approfondies tant au plan technique que pratique.

12.11.2006

Loïs, les dessous d'une carte - VI

medium_k1.jpgCosta Mesa, Orange County
California
Mardi 11 janvier 1949


La corbeille à papier débordait de brouillons froissés. Depuis plus de deux heures Don essayait d’expliquer, dans sa lettre à Loïs, le pourquoi de son silence. Difficile d’écrire ce que l’on se refuse à dire. Il réussit enfin à trouver le ton juste et en trois pages, il se livra, totalement, sans rien dissimuler. Rien.
Il était sorti de l’hôpital la veille. Avant de partir, Betty Boops l’avait entraîné à la cafétéria. Devant un café insipide, elle lui avait parlé longuement. Elle avait su trouver les mots et peu à peu avait réussi à faire craquer cette cuirasse dans laquelle il s’enfermait depuis l’accident. Soudain, d’un seul coup il s’était libéré et lui avait révélé l’ampleur de son désarroi, ses doutes, depuis son retour aux States. Il l’avait quittée soulagé, convaincu qu’il devait reprendre contact avec Loïs. Il n’eut pas la force de l’appeler par radio. Il préféra l’intimité de l’écriture.
Il y avait une boîte aux lettres à l’angle de Knox Place. Il s’y rendit à pieds. Il ne s’était jamais senti aussi léger.

A Walkerville la route de Butte avait été dégagée. Le courrier fonctionnait à nouveau. Il n’y avait aucune lettre pour Loïs. Il lui fallait se rendre à l’évidence Don ne répondrait plus.
Elle avait envie de parler à quelqu’un.
A dix-huit heures elle mit son émetteur-récepteur en route, chercha une fréquence précise, fit quelques réglages. Il y eut quelques bruits bizarres dans le haut-parleur, puis elle entendit une voix un peu acidulée, une voix connue. Mary-Lou appelait, apparemment sans grand succès, les membres du réseau des YL’s [1]. Loïs, se signala. Il y eut une pause puis un grand éclat de rire.
- Loïs ? Ce n’est pas possible ! Enfin, après plus d’un an de silence. Que deviens-tu ma belle ?
Loïs reprit le micro. Elle résuma son histoire avec Don et ce silence incompréhensible qu’elle ne supportait plus.
- Et tu es toujours dans ton trou du Montana ?
- Où veux-tu que je sois ?
- Tu te bouges ! Tu veux des explications ? N’hésite pas, va le voir. Demande à ta collègue de te remplacer. L’air de Californie te fera du bien !
Loïs hésitait. Mary-Lou reprit :
- Pendant que tu files vers la Californie, je vais prévenir une de nos amies. Elle te prendra en charge à ton arrivée à L.A.
La proposition lui paraissait folle, c’était bien le signe qu’elle s’était engourdie dans son village. Il était temps de se secouer. Elle se redressa.
- Mary-Lou ? Je vois ma collègue ce soir. Je partirai demain.
En faisant sa valise elle se surprit à chantonner. Cela ne lui était pas arrivé depuis..., elle ne se souvenait plus.

Los Angeles
California
Jeudi 13 janvier 1949


A 15:32, le DC-3 en provenance d’Helena atterrit à Los Angeles. Dans le hall, Loïs repéra tout de suite une grande fille rousse qui tenait un écriteau avec son prénom et son indicatif.

_____________________________

[1] YL (young lady), abréviation utilisée par les radio-amateurs pour désigner une femme, quelque soit son âge bien sûr.

NDLA : fausse manoeuvre ! j'ai fait sauter la note précédente !

06.11.2006

Loïs, les dessous d'une carte - V

medium_Ecole.jpgWalkerville, Silver Bow County
Montana
Samedi, 8 janvier 1949






Le front appuyé contre la vitre, Loïs regardait sans les voir les arbres couverts de givre et la neige sale de la rue déserte. Pour la première fois depuis son installation à Walkerville, elle se demandait ce qu’elle faisait là.

En juillet 1942, diplôme en poche, après une violente dispute avec sa mère et une rupture avec sa famille, elle avait quitté les rives du Mississipi et les moiteurs de sa Louisiane natale pour partir loin, le plus loin possible.
Elle était arrivée dans ce village perché à plus de 1.800 mètres d’altitude, à proximité de Butte, le chef lieu du comté.
C’était un village de mineurs aux maisons de bois sommaires, mal entretenues, disparates, bordant une rue poussiéreuse, un vrai village de western. Plus haut, au-delà des dernières baraques, elle apercevait l’enchevêtrement de poutrelles métalliques des installations minières. Walkerville n’existait que pour l’or et surtout l’argent que recelait son sous-sol.
Dans le haut de la rue, elle avait découvert l’école où elle était attendue. C’était une maison toute simple en bardage de bois peint en blanc et aux volets rouges, presque pimpante dans cet univers maussade, une école minuscule qui ne devait pas accueillir plus d’une trentaine d’élèves.
Virginia, ravie de voir enfin arriver une collègue pour la seconder et prendre en charge la middle school, l’accueillit avec chaleur. Elle lui fit les honneurs de son école. Ce fut rapide, deux salles de classe avec leurs énormes poêles à bois au rez-de-chaussée, au premier étage deux pièces entièrement lambrissées où Loïs pourrait s’installer.
Devant la jeunesse de sa future collègue, Virginia s’interrogeait. Comment une jeune femme de vingt ans, célibataire, allait-elle s’intégrer dans cet univers âpre, peuplé en majorité de familles venues de Cornouailles, de Pologne, de Hongrie, ou d’Italie. Une population travailleuse mais au contact rugueux. Et surtout, il y avait l’hiver, le froid intense et la neige qui isolait le village plus de huit mois par an ?
Mais Loïs était enthousiasmée par tout ce qu’elle découvrait en cet après-midi d’été. Elle se sentait légère et libre, tellement libre! La douceur de l’air, presque frais, l’enivrait. Les Montagnes Rocheuses, imposantes avec leurs forêts sombres et mystérieuses, leurs parois déchiquetées de roc nu et leurs sommets enneigés la fascinaient et estompaient les dures réalités de Walkerville.
...
La nuit était tombée. Le front toujours appuyé contre la vitre, Loïs regardait sans les voir les tristes halos jaunâtres des rares lampes de la rue. Elle ne supportait plus ces hivers sans fin. Elle avait tenu six ans, c’était un hiver de trop. Une larme roula sur sa joue.

ndla : J'avais oublié... to be continued, of course

28.10.2006

Loïs, les dessous d'une carte - IV

medium_Pix_B26_1.jpgGeneral Hospital
Pasadena, Californie.
5 janvier 1949



Don avait passé une nuit calme. Les dernières molécules d’anesthésique s’étaient dissipées, la douleur était devenue sourde et lointaine. Il se cala contre l’oreiller.
Le chirurgien entra avec Betty, l’infirmière-chef.

- Vous ne devriez plus avoir de problème. Dans trois jours vous rentrez chez vous et dans un mois, je vous revois pour une nouvelle prothèse. On va vérifier votre pansement. Je vous laisse.

Betty, s’installa à coté du lit.
Elle connaissait bien Don. Elle l’avait rencontré la première fois en Algérie puis, affectée en 1946 à Marseille en revenant des Philippines, elle l’avait retrouvé à Marignane. Elle dirigeait l’équipe d’urgence quand le bombardier s’était écrasé sur la piste.
Elle avait la peau sombre et satinée des portoricaines, un accent latino, des cheveux courts, très noirs, avec des accroche-cœurs qui lui valaient le surnom de Betty Boops. Petite et toute en rondeur elle avait la réputation d’être capable de faire face aux situations extrêmes et d’avoir le pire caractère de l’Army Nurse Corp.
Ses gestes étaient sans douceur mais précis. Pas un de trop. Elle vérifia la plaie, refit le bandage, parue satisfaite. Au moment de reprendre son plateau, elle rompit le silence.
- Toujours aussi peu bavard Stanson.

Don la regarda étonné.
- Tu crois que je ne vois pas ton petit manège, Donald. Arrête ton cinéma, cesse de t’apitoyer sur ton sort, tu es vivant. Tu entends, vivant, le seul survivant de l’accident de Marignane. Je me demande comment d’ailleurs, vu ce qu’il restait de l’appareil. Allez, souris un peu à la vie.

Au moment de sortir de la chambre, elle se retourna.
- Tu lui as répondu ?
- Pardon ?
- Comment s’appelle-t-elle déjà ? Loïs ? c’est ça ! J’ai trouvé sa carte, elle est dans ton blouson. Quand une femme est capable d’envoyer un message comme ça c’est qu’elle attend une réponse. OK ? A demain.

Don avait rougi comme un gamin pris en faute.
Non, il n’avait pas oublié Loïs. C’était ce qui lui était arrivé de mieux depuis son retour aux U.S.A.
Il terminait ses études interrompues par la guerre, à l’Université., mais refusait de retrouver ses anciens amis. Il voyait encore le mouvement de recul d’Helen, un ancien flirt, son air effrayé, quand elle avait découvert sa main de cuir.
La rencontre avec Loïs avait tout changé. Il se souvenait de leur premier contact radio, de la complicité qui s’était installée entre eux. Il attendait ses lettres avec l’impatience d’un adolescent et leurs rendez-vous en phonie étaient des moments de bonheur.
Puis il avait réalisé que leur relation ne pouvait en restait là, se limiter à ces discussions par radio interposée. Ils avaient besoin de concret. Il avait très envie de mieux la connaître, de la voir, de la toucher.
Il ne craignait pas d’être déçu en la rencontrant enfin. Mais elle, comment allait-elle réagir en le voyant ?
Et là tout se bloquait dans sa tête. Elle allait découvrir son infirmité.
Cette idée lui était insupportable.

To be continued...

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