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31.01.2007
Loïs, les dessous d'une carte. Xème épisode
Rencontre à Huntington
Huntington beach
Face à la jetée
15 janvier 1949
Loïs lui sourit. Elle ne l’imaginait pas comme ça. Un bref instant elle se demanda si elle l’avait vraiment déjà imaginé. Elle n'en était pas sure.
Il y eut un moment de flottement. Elle ignora la main tendue, se haussa sur la pointe des pieds, l’embrassa. Une fragrance poivrée effleura ses narines.
Ils s’assirent près de la baie vitrée face à la jetée qui enjambait la plage et s’avançait sur la mer.
Silence. Elle le rompit avant que la gêne ne s’installe..
- Sais-tu ce qui m’a le plus étonnée en arrivant ici ?
Don haussa les sourcils.
- L’atmosphère. L’air est délicat, parfumé, tout est lumineux, quant au climat, quelle douceur ! En quittant Walkerville, il faisait gris, -16° et le vent du Nord rabattait les fumées nauséabondes de la mine sur le village. Ici, tout est beauté et harmonie. J’ai même vu une jeune femme, en short, marcher sur la plage. Tiens regarde, la voilà ! Quelle allure, elle est magnifique. Tu te rends compte, en short au mois de janvier ! Dans le Montana je mets une pelisse en fourrure, des moufles et un bonnet de laine pour sortir. Tu es d’ici ?
Don la regardait. Il était un peu perdu. Il correspondait avec elle depuis des mois. Elle l’avait fait rêver. Elle était là, en face de lui, il ne la connaissait pas. C’était une inconnue. Charmante certes, mais une inconnue.
Il se sentait lourd, maladroit, ne savait que dire. Il redoutait le moment où il allait falloir lui révéler l’amputation de sa main. Avant leur rendez-vous, il avait eu un peu de mal à placer le moignon dans la poche gauche de son blouson. Le pansement était trop important. Si encore sa prothèse avait été prête.
Apparemment Loïs n’avait encore rien remarqué.
- Don, tu ne m’écoutes pas. Je te demandais si tu étais d’ici.
Il reprît ses esprits.
Oui, il était de Costa Mesa, à quelques kilomètres de là et vivait dans la maison qui l’avait vu naître.
Il était lancé, parla de son enfance, de son père qu’il avait peu connu et qui avait disparu un jour sans crier gare. Il raconta sa vie de fils unique auprès de sa mère, l’amour, le courage de celle-ci.
Elle l’interrompit subitement.
- Tu n’as pas faim ? Je mangerais bien quelque chose.
D’un signe, elle appela la serveuse.
- Qu’avez-vous de bon ?
- Des ailes de poulet grillées et des nachos.
- Des nachos ?
- Des chips de maïs avec une sauce au piment.
- Parfait, ailes de poulet, nachos et une Corona. Et toi Don ?
- La même chose.
- Tu m’avais dit que tu finissais des études d’ingénieur ?
Il avait pratiquement terminé. Il avait même une proposition très sérieuse pour entrer à la Hughes Aircraft Company dès le mois de septembre. Non, il n’avait pas d’inquiétude pour l’avenir.
Don prenait de l’assurance, racontait, devenait disert.
Loïs ferma les yeux. Ce fut instantané et magique. Immédiatement elle reconnut les sensations qu’elle éprouvait lors de leurs contacts radio, avec une netteté inouïe. Elle retrouvait toutes les nuances de sa voix, les intonations qui la troublaient.
Elle ne pouvait quand même pas se transformer en aveugle quand elle était avec lui. Il lui fallait synchroniser l’image et le son. Elle eut envie de rire.
Quelqu’un mit en marche le juke-box. Le Wurlitzer grésilla. La trompette de John Nesbitt occupa soudain tout l’espace. Will You, Won’t You Be My Babe? Elle connaissait le disque des McKCP*, par cœur.
Elle rouvrit les yeux très, très lentement, le charme ne se rompit pas.
Don parlait toujours.
Elle commanda une tarte aux pommes et du café.
Elle l’écoutait maintenant d’une oreille distraite et s’interrogeait.
Physiquement, il lui plaisait. C’est vrai qu’il était séduisant. S’il me fait des propositions, pensa-t-elle, c’est oui tout de suite. Enfin, après quelques réticences de bon aloi quand même. Mais quel homme était-il réellement ? Vivre avec sa mère - ça doit être la mégère qui m’a répondu au téléphone - est-ce bien raisonnable à son âge ? Un fils unique en plus !
Le juke-box s’était arrêté.
Le soleil effleurait maintenant l’horizon. La silhouette sombre, de la jetée se découpait, de guingois, sur un ciel rougeoyant aux fulgurances jaunes et orangées.
Elle réalisa que Don la regardait sans mot dire…
Il avait pâli et tripotait nerveusement sa montre[**].
- Je ne t’ai pas tout dit, je dois te révéler quelque chose.
To be continued…
[*] McKinney's Cotton Pickers
[**]...tripotait nerveusement sa montre : Don a conservé sa montre de navigateur, type US Army A.C. Master Navigation Watch / c1937, miraculeusement intacte après l'accident. Il l'utilise as a pocket watch... of course!
Photo collection Jeff Hatton

Photo Victor G. Archer
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14.01.2007
Loïs, les dessous d'une carte. IX
Non loin de Pedley
Riverside County
Californie
Vendredi 14 janvier 1949
4:00 pm
Son sweat lui collait à la peau. Les gouttes d'eau s’insinuaient dans l’encolure de son trench-coat et glissaient froides et indiscrètes jusqu’au bas de ses reins.
Indifférente à la pluie, aux orangers qui bordaient le chemin détrempé, Loïs allait droit devant elle.
Déçue, amère, elle regrettait de s’être précipitée ainsi.
La conversation au téléphone avec Don n’avait été qu’une série de quiproquos.
Don lui parlait d’une lettre qu’il lui avait envoyée. Il avait préféré lui écrire pour lui révéler la vérité. C’était si difficile à dire de vive voix. Il la remerciait de l’appeler ainsi…
Elle ne comprenait rien à cette histoire de lettre, si ce n’est qu’il lui cachait quelque chose depuis le début. Cette idée la révulsait.
- Je n’ai jamais reçu ta lettre Don.
- Je ne comprends pas, je l’ai envoyée lundi.
Elle le sentait tendu.
- Elle a du arriver après mon départ.
- Ton départ ? Où es-tu ?
- En Californie, à 30 miles de chez toi.
Il y eut un long silence.
- Don ?
- Euh, tu veux…, tu veux que l’on se voie ?
La voix était hésitante.
Loïs était atterrée. Toutes ces attentes, ces émotions, ces inquiétudes, ce voyage, pour entendre ça ! Elle se traita d’idiote, elle s’était faite tout un roman pour pas grand-chose, pour un maladroit qui n’avait même pas envie de la rencontrer.
- Don, je suis venu en Californie pour te voir, t’entendre et je rentre à Walkerville dimanche. Voyons nous demain.
Nouveau silence.
- Demain, bon, si tu veux, euh.. à Huntington Beach, au Vincent’s pub à midi.
- Je trouverai. A demain Don.
Elle avait raccroché.
Furieuse, désemparée, elle avait saisi son trench, était sorti sans un mot.
Judith n’avait posé aucune question.
…
Il y eut un lourd bruissement d’ailes, Loïs sursauta. Un couple de colins s’envola à sa droite.
Elle s’arrêta. Les ombres s’allongeaient, dans moins d’une demi-heure il ferait nuit.
Elle fit demi-tour et hâta le pas. Elle avait froid aux pieds.
…
Judith était désolée de ne pouvoir l’accompagner à Huntington. Elle avait contacté le réseau des YL’s de la région. Maxine s’était proposée.
Maxine vint la chercher à 10 heures. Veuve d’un homme d’affaires new-yorkais, elle s’était retirée à Santa Monica. Elle avait fondé un club strictement féminin, très fermé, le SCYLL (Southern California Young Lady League), auquel elle consacrait tout son temps et sa fortune, sans compter.
Le Roadster Buick 42, sentait le cuir et le tabac blond.
Maxine écrasa une Player’s à bout de liège dans le cendrier avant de démarrer.
Huntington
Orange County
Samedi 15 janvier 1949
11 :30 am
Elles arrivèrent un peu avant midi à Huntington. Maxine stoppa la voiture devant la plage
Le soleil dissipait les derniers bancs de brume. Le Pacifique déferlait doucement en vagues courtes bordées d’écume. Un couple marchait sur le sable mouillé en se tenant par la main. La jeune femme riait, son short blanc découvrait des jambes bronzées.
Loïs se sentit fatiguée, moche, pâle, mal fagotée.
A midi elle entra au Vincent’s Pub. Un homme se leva déplia sa longue silhouette et s’avança vers elle.
- Loïs ?
… to be continued
21:50 Publié dans Loïs, les dessous... | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note

