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12.11.2006

Loïs, les dessous d'une carte - VI

medium_k1.jpgCosta Mesa, Orange County
California
Mardi 11 janvier 1949


La corbeille à papier débordait de brouillons froissés. Depuis plus de deux heures Don essayait d’expliquer, dans sa lettre à Loïs, le pourquoi de son silence. Difficile d’écrire ce que l’on se refuse à dire. Il réussit enfin à trouver le ton juste et en trois pages, il se livra, totalement, sans rien dissimuler. Rien.
Il était sorti de l’hôpital la veille. Avant de partir, Betty Boops l’avait entraîné à la cafétéria. Devant un café insipide, elle lui avait parlé longuement. Elle avait su trouver les mots et peu à peu avait réussi à faire craquer cette cuirasse dans laquelle il s’enfermait depuis l’accident. Soudain, d’un seul coup il s’était libéré et lui avait révélé l’ampleur de son désarroi, ses doutes, depuis son retour aux States. Il l’avait quittée soulagé, convaincu qu’il devait reprendre contact avec Loïs. Il n’eut pas la force de l’appeler par radio. Il préféra l’intimité de l’écriture.
Il y avait une boîte aux lettres à l’angle de Knox Place. Il s’y rendit à pieds. Il ne s’était jamais senti aussi léger.

A Walkerville la route de Butte avait été dégagée. Le courrier fonctionnait à nouveau. Il n’y avait aucune lettre pour Loïs. Il lui fallait se rendre à l’évidence Don ne répondrait plus.
Elle avait envie de parler à quelqu’un.
A dix-huit heures elle mit son émetteur-récepteur en route, chercha une fréquence précise, fit quelques réglages. Il y eut quelques bruits bizarres dans le haut-parleur, puis elle entendit une voix un peu acidulée, une voix connue. Mary-Lou appelait, apparemment sans grand succès, les membres du réseau des YL’s [1]. Loïs, se signala. Il y eut une pause puis un grand éclat de rire.
- Loïs ? Ce n’est pas possible ! Enfin, après plus d’un an de silence. Que deviens-tu ma belle ?
Loïs reprit le micro. Elle résuma son histoire avec Don et ce silence incompréhensible qu’elle ne supportait plus.
- Et tu es toujours dans ton trou du Montana ?
- Où veux-tu que je sois ?
- Tu te bouges ! Tu veux des explications ? N’hésite pas, va le voir. Demande à ta collègue de te remplacer. L’air de Californie te fera du bien !
Loïs hésitait. Mary-Lou reprit :
- Pendant que tu files vers la Californie, je vais prévenir une de nos amies. Elle te prendra en charge à ton arrivée à L.A.
La proposition lui paraissait folle, c’était bien le signe qu’elle s’était engourdie dans son village. Il était temps de se secouer. Elle se redressa.
- Mary-Lou ? Je vois ma collègue ce soir. Je partirai demain.
En faisant sa valise elle se surprit à chantonner. Cela ne lui était pas arrivé depuis..., elle ne se souvenait plus.

Los Angeles
California
Jeudi 13 janvier 1949


A 15:32, le DC-3 en provenance d’Helena atterrit à Los Angeles. Dans le hall, Loïs repéra tout de suite une grande fille rousse qui tenait un écriteau avec son prénom et son indicatif.

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[1] YL (young lady), abréviation utilisée par les radio-amateurs pour désigner une femme, quelque soit son âge bien sûr.

NDLA : fausse manoeuvre ! j'ai fait sauter la note précédente !

06.11.2006

Loïs, les dessous d'une carte - V

medium_Ecole.jpgWalkerville, Silver Bow County
Montana
Samedi, 8 janvier 1949






Le front appuyé contre la vitre, Loïs regardait sans les voir les arbres couverts de givre et la neige sale de la rue déserte. Pour la première fois depuis son installation à Walkerville, elle se demandait ce qu’elle faisait là.

En juillet 1942, diplôme en poche, après une violente dispute avec sa mère et une rupture avec sa famille, elle avait quitté les rives du Mississipi et les moiteurs de sa Louisiane natale pour partir loin, le plus loin possible.
Elle était arrivée dans ce village perché à plus de 1.800 mètres d’altitude, à proximité de Butte, le chef lieu du comté.
C’était un village de mineurs aux maisons de bois sommaires, mal entretenues, disparates, bordant une rue poussiéreuse, un vrai village de western. Plus haut, au-delà des dernières baraques, elle apercevait l’enchevêtrement de poutrelles métalliques des installations minières. Walkerville n’existait que pour l’or et surtout l’argent que recelait son sous-sol.
Dans le haut de la rue, elle avait découvert l’école où elle était attendue. C’était une maison toute simple en bardage de bois peint en blanc et aux volets rouges, presque pimpante dans cet univers maussade, une école minuscule qui ne devait pas accueillir plus d’une trentaine d’élèves.
Virginia, ravie de voir enfin arriver une collègue pour la seconder et prendre en charge la middle school, l’accueillit avec chaleur. Elle lui fit les honneurs de son école. Ce fut rapide, deux salles de classe avec leurs énormes poêles à bois au rez-de-chaussée, au premier étage deux pièces entièrement lambrissées où Loïs pourrait s’installer.
Devant la jeunesse de sa future collègue, Virginia s’interrogeait. Comment une jeune femme de vingt ans, célibataire, allait-elle s’intégrer dans cet univers âpre, peuplé en majorité de familles venues de Cornouailles, de Pologne, de Hongrie, ou d’Italie. Une population travailleuse mais au contact rugueux. Et surtout, il y avait l’hiver, le froid intense et la neige qui isolait le village plus de huit mois par an ?
Mais Loïs était enthousiasmée par tout ce qu’elle découvrait en cet après-midi d’été. Elle se sentait légère et libre, tellement libre! La douceur de l’air, presque frais, l’enivrait. Les Montagnes Rocheuses, imposantes avec leurs forêts sombres et mystérieuses, leurs parois déchiquetées de roc nu et leurs sommets enneigés la fascinaient et estompaient les dures réalités de Walkerville.
...
La nuit était tombée. Le front toujours appuyé contre la vitre, Loïs regardait sans les voir les tristes halos jaunâtres des rares lampes de la rue. Elle ne supportait plus ces hivers sans fin. Elle avait tenu six ans, c’était un hiver de trop. Une larme roula sur sa joue.

ndla : J'avais oublié... to be continued, of course